Leclerc en Provence

Catalogue d’exposition — Leclerc en Provence

 

La beauté est un mystère

— Jean d’Ormesson

 

Terre de légende par Robert FILION

Souviou veut dire « sauge » en provençal. Un domaine de 70 hectares de vignes et d’oliviers, entre Bandol et Toulon. Des collines, un vallon, un ruisseau.

L’ensemble est immense et ce qu’on peut en dire est infini.

Des fourmis, des cigales, des abeilles, mille passereaux : mésanges, rouges-gorges, merles noirs, grives, pinsons et fauvettes. Aigles, faucons et partout, lièvres, faisans, perdrix et sangliers. Et puis, le romarin, le thym, les asperges piquantes, le fenouil sauvage, la lavande, le ciste aux fleurs roses, le genêt et encore le genêt épineux, l’arbousier, une forêt de pins maritimes, des genévriers et des cyprès.

Mille autres mots ne suffiraient pas.

Entre soleil et lumière, aux pieds des restanques battues par le mistral qui argente l’olivier et rougit les vignes à l’automne, flotte une certaine lenteur où se chicane la vie. Le « Domaine » est un conservatoire. Un cirque ancien, où l’on entend sur fond de mer le vrombissement des cigales et le murmure discret de mille légendes. Celles des galères phocéennes, le roulis des navires gallo-romains emportant vers Rome, et plus tard à Versailles, le vin, ce précieux trésor. À croire que dans cet amphithéâtre de beauté, ils y seraient tous passés : les Celto-Ligures, les Grecs, les Romains et puis la Sainte Famille en fuite, les premiers chrétiens vers l’an 40 et même Jésus, accompagné de Marie-Madeleine.

Sans doute parce qu’en un tel lieu, grouillant de vie, où tout bouge, se transforme et se métamorphose, rien ne change. Souviou semble demeurer hors du temps, éternel. Les plus vieux oliviers, ceux aux troncs brulés par l’histoire, ont d’ailleurs plus de mille ans et les premiers cadastres faisant mention de la Bastide remontent au XVe siècle.

 

Heureux qui, comme

Ulysse, a fait un beau voyage…

— Joachim du Bellay

 

Retour en Provence

Raynald Leclerc était enthousiaste. Vincent, lui et moi retournions au domaine. Raynald pour y peindre, Vincent pour les affaires et la suite des choses et moi pour écrire. Y peindre la Bastide, ses vignes et ses vieux oliviers.

Le désir, celui de l’aventure, du voyage, de ce qui débute, aura toujours pour effet de nous placer dans un nouvel espace, celui de la passion et de l’enthousiasme. Nous étions tous trois fébriles à l’idée de nous retrouver au domaine, au coeur d’une culture ancienne, celle des savoirs provençaux et méditerranéens.

À l’invitation du propriétaire des lieux, Roger Jaar, Vincent Bernier, agent et ami de Raynald, avait découvert Souviou à l’été 2013. Au cours de ce premier séjour, l’idée de produire un tableau représentatif du vignoble et de ses vins avait pris forme. Quelques semaines plus tard, Vincent y amena Raynald pour lui faire découvrir le Domaine et sa beauté et pour y réaliser esquisses et dessins. Le propriétaire de Souviou, qui pour sa part caressait l’idée de « créer un pont entre le Québec et la Provence », manifesta son enthousiasme sur-le-champ.

Puis, les événements se bousculèrent : premiers fusains, dessins aux pastels des vieux arbres, des vignes et de la Bastide, retour à Québec. Nous revenions donc en Provence afin de présenter une première série d’oeuvres à M Jaar, à Olivier Pascal, le viticulteur, ainsi qu’à Mme Joëlle Guibert, la graphiste attitrée du domaine. Étiquette, vignette, tableaux, livre et exposition, nous avions tous l’esprit chargé de rêves et de projets.

 

Ce que les personnages laissent pressentir, ce vers quoi on devine qu’ils sont en marche, compte infiniment plus que ce qu’ils sont.

— Julien Gracq

 

Le propriétaire, le viticulteur et le peintre

Le propriétaire

Roger Jaar, le plus récent propriétaire du Domaine de Souviou, nait à Fort de France, en Martinique, il grandit à Haïti et fait fortune dans les Caraïbes, aux États Unis et au Québec, où il fait éduquer ses enfants devenus adolescents. Polytechnicien formé à Lausanne, en Suisse, homme d’action et bâtisseur infatigable, à la fois discret et rigoureux, l’homme est hors du commun.

C’est entre Lausanne et Montreux, le long des coteaux viticoles, alors qu’il est encore aux études, que germe en lui l’idée de posséder un jour un vignoble. Mais il lui faut d’abord participer à l’électrification de nombreuses villes des Caraïbes et à la construction d’infrastructures urbaines, puis s’engager dans la fabrication et la distribution de boissons diverses, Coca Cola en Haïti et bières au Québec, entre autres, avant de s’attaquer à la restauration et à la mise en valeur du Domaine de Souviou.

Francophone et francophile, ce citoyen du monde ne pouvait rêver d’un vignoble ailleurs qu’en Provence. Au début des années 2000, il cherche, on lui fait des propositions, il hésite… En 2008, une terrible maladie, une méningite accompagnée d’une encéphalite aiguë, le frappe subitement. Il en sort toutefois indemne et, quelques mois plus tard, découvre Souviou. Il sait immédiatement qu’il fera l’acquisition de ce domaine. Les transactions sont conclues en 2011.

 

Le viticulteur

Olivier Pascal, originaire de Bandol, grandit en Afrique subsaharienne, notamment au Cameroun où son père Gilbert s’était implanté pour y pratiquer des activités commerciales d’import-export. À la mort des parents de Gilbert, les grands parents d’Olivier et de son frère Alban, la famille revient en Provence pour reprendre possession du domaine familial, une carrière d’argile près de Bandol.

Cette carrière est alors convertie en vignoble.

Les deux fils formés à la viticulture en deviennent les propriétaires. D’autres parcelles sont ensuite achetées par Olivier, dont certaines sur le Domaine de Souviou.

Exploitées depuis 2006 par Olivier Pascal, les vignes de Souviou donnent, bon an mal an, 100 000 bouteilles. Après l’acquisition en 2011 du domaine, des bâtiments et de quelques parcelles adjacentes, M. Roger Jaar offre à la famille Pascal de poursuivre son travail de vinification. Sous l’appellation contrôlée de Bandol, trois millésimes, en blanc, en rouge et en rosé, et deux Côtes de Provence, un rouge et un rosé, sont produits au domaine.

 

Le peintre

Né en 1961 à Saint Michel-de-Bellechasse, sur la rive sud de Québec, Raynald Leclerc grandit le long du Saint Laurent au sein des vieilles campagnes québécoises. C’est un pays de chasse où les oiseaux se comptent par milliers et où le passage des navires marque le rythme des jours.

Depuis trente ans, Raynald Leclerc s’impose en tant qu’artiste peintre d’envergure, au Québec d’abord, puis, à partir du milieu des années 1990, dans l’ensemble du Canada. Sans que l’artiste jouisse d’une forte réputation publique, ses toiles ont depuis longtemps trouvé preneurs parmi les collectionneurs. Aventure étonnante, donc, construite sur les exigences et la qualité d’un travail patient et soutenu.

Raynald Leclerc a fait ses études préuniversitaires en dessin d’architecture, une formation qui exerce une influence marquée sur l’ensemble de son oeuvre, particulièrement en début de carrière. Celle-ci commence au coeur du Vieux Québec, où, après quelques mois passés dans un bureau d’architecte, il tente l’expérience de la peinture sur toile.

Entraîné par des amis, il rejoint la bohème des vieux quartiers de Québec, que des peintres aînés, plus ou moins célèbres, ne se lassent pas de peindre.

Avec eux, il apprend beaucoup, il apprend à croire en ce qu’il fait, à se faire confiance et notamment à peindre à la spatule, une technique difficile qui offre de nombreux avantages, ne serait ce qu’une certaine rapidité d’exécution qui favorise une expression plus immédiate des émotions.

Après le Québec et le Canada, l’ouverture sur la France s’impose d’elle-même. Et pour un artiste amoureux de paysages et de lumière, quoi de plus naturel que la Provence ?

 

Le boeuf est lent, mais la terre est patiente…

— Proverbe cambodgien

 

Le travail et la patience

Le travail sur la terre

Roger Jaar est ingénieur et, qui plus est, formé aux limites du monde alémanique. C’est dire les exigences de sa rigueur. Sitôt levé aux premières heures, il se met au travail. Il parle peu par nature préférant observer. Depuis toujours, il conduit ainsi ses affaires, avec précision, sur trois continents.

À Souviou, comme à Port au Prince ou dans Lanaudière, au Québec, il est sur ses terres, consacrant les premières heures du jour à la gestion de ses affaires. Lorsque le soleil commence à grimper, il sort marcher vers les hauteurs de ses collines.

De là, il peut embrasser du regard les vignes, les terrasses d’oliviers et leurs restanques, bref, l’oeuvre à venir. Dans son esprit, il tire un cordeau.

De retour à la Bastide, il commande aux travaux, ceux de l’oliveraie comme ceux de la restauration du domaine. Le terrain le plus approprié pour une oliveraie est un terrain bien exposé, rocailleux, pas trop lourd ni humide. Souviou compte 25 hectares de vignes et 6 000 oliviers, dont plusieurs sont millénaires, des arbres chargés de force et d’émotions contenues, des symboles du temps et, peut être, du tempérament du propriétaire des lieux.

Il faut restaurer, planter, transplanter et encore aplanir. C’est un travail fait pour les rois, digne de Le Nôtre, un travail qui demande temps et patience. Mais M. Jaar, qui a construit et électrifié de nombreuses villes dans les Antilles et ailleurs, jusqu’en Asie centrale, sait très bien que le temps vient à bout de tout.

Déplacer des oliviers séculaires, restaurer ailleurs les restanques, y ajouter des plates bandes de lavande pour rien d’autre que l’harmonie de l’ensemble et l’ordre des choses. Construire une volière pour qu’on y entende le calme, rénover le four à cade, les cabanes en pierres sèches et les murs à abeilles afin que rien ne soit oublié. « Songe à la douceur d’aller là-bas, aimer à loisir », dit le poète.

Et puis, il y a la Bastide. Plus qu’un mas, une grande maison de campagne, presque une ferme fortifiée, maison bourgeoise, restaurée en partie à une époque où les propriétaires négligeaient le domaine.

Beaucoup de travaux ont déjà été réalisés et fort bien. Il faudra un jour attaquer la chapelle à « ailes d’ange » où il y aurait, dit on, un trésor enfoui. Roger Jaar n’en sera pas à son premier, lui qui ne connaît que des vertus au travail.

 

Le travail du vigneron

Le vin est vieux et les savoirs des vignerons millénaires. La Bible nous raconte que Noé en buvait. C’est dire !

Olivier Pascal, issu d’une famille de vignerons depuis cinq siècles, produit les vins du domaine, les vins de Bandol connus depuis fort longtemps. Marquées d’un B caractéristique, les cargaisons partaient de l’actuelle baie de St-Cyr vers Ostie, le port de la Rome antique où les Romains pouvaient constater que le roulis des navires n’avait que mieux fortifié ce vin exceptionnel. Louis XIV allait plus tard l’apprendre et l’adopter.

Pour l’heure et dans le respect de la nature, Olivier, en artisan averti, doit savoir en un coup d’oeil où planter les cépages les plus nobles, le cinsault, le mourvèdre, le grenache et le carignan. Voir encore aux vendanges (elles sont ici manuelles), trier, sélectionner, mettre en fûts. Et enfin, avec son maître de chai, Vincent Racine, équilibrer les vins et les comptes.

Mais il y a aussi le bonheur, car comment ne pas succomber au Bandol rouge de 2010, grand millésime et pure merveille. Possédant la puissance aromatique du mourvèdre, l’élégance et l’équilibre d’un vin de garde, ce Bandol est assurément à conserver.

Le blanc, quant à lui, avec son goût prononcé d’ananas, est tout à fait étonnant. Le rosé, enfin, subtil et léger, a fait la réputation du domaine. Il faudra également goûter aux Côtes de Provence et aux huiles d’olive sur un peu de pain. Du pur plaisir.

 

Le travail du peintre

La spatule ou le couteau pose de réelles exigences au peintre, car bien qu’elle offre des avantages indéniables, elle commande un dessin et une composition solides, à tout le moins lorsqu’il s’agit de peinture figurative. Mais, s’agissant de dessin, de composition et surtout de la capacité de structurer un espace et de le transposer sur une toile, un artiste formé à l’architecture tel que Raynald Leclerc possède immanquablement cet avantage.

Si les toiles de Leclerc se sont toujours bien vendues, c’est sans aucun doute parce que son espace pictural se structure sur des forces évidentes, mais aussi sur la puissance d’un arcane, celui de la lumière.

La première de ces forces relève de la solidité du dessin et de la composition, la seconde tient au fait que cet espace est plus hors du temps qu’anecdotique.

Devant le paysage de Leclerc, le spectateur n’y trouve rien d’accessoire et n’est en rien aux prises avec le trivial, automobiles, passants, anecdotes de la vie sociale. Bref, une oeuvre dépouillée de l’inutile où la simplicité confère une réelle force à l’objet de la représentation, comme si le regard s’y posait depuis toujours. Intemporelle éternité.

Au fil du temps, l’oeuvre de Leclerc s’est enrichie du caractère et de la beauté de la vie végétale, où la flore vient soutenir les jeux de la lumière et de l’émotion. Comme il l’affirme lui-même : « le paysage sert de prétexte et de support à l’émotion visant à susciter des états d’âme… »

Ayant acquis cette assurance que confère un certain succès, le peintre a pris des risques et relevé des défis pour approfondir continuellement ses techniques et son art. « J’ai toujours mieux travaillé dans la solitude et d’après mes seules impressions. Ainsi placé en situation de déséquilibre, forcé d’innover, il me faut être vrai, quitte à sans cesse me remettre en question, pour demeurer intègre à l’égard de l’exigence de la création. Je suis sincèrement convaincu que les artistes doivent éviter de tomber dans la facilité, ou pire, dans les recettes commerciales. »

 

Capter une lumière absolue

Les tableaux représentés dans ce livre diffèrent de la production habituelle du peintre consacrée aux paysages québécois. Néanmoins, solidement composés et lumineux, ils demeurent tout à fait représentatifs de sa maturité artistique. Attachée à son objet, le paysage, la production de Leclerc se concentre toujours plus sur la lumière, mais sans jamais négliger les jeux d’ombre où il cherche à capter les effractions de lumière pure, nées de leurs jaillissements sur la matière.

Ayant délaissé au fil du temps une certaine rigueur dans le dessin, il cherche, en juxtaposant des pâtes et des matières de plus en plus lourdes, à faire jaillir une nouvelle lumière. Laissant la couleur manger le trait, il produit ainsi des éclats lumineux surprenants, parfois éblouissants.

Traquant les maîtres de la fin du XIXe siècle, il les étudie, les observe et cherche à s’en inspirer. Mille fois, il revient sur sa technique pour l’approfondir, la dire et l’objectiver pour, selon sa propre expression, « se déstabiliser ». L’oeuvre de Leclerc rejoint de plus en plus celle des plus grands impressionnistes, tels Van Gogh et Cézanne, pour la richesse des coloris, et, surtout, tel Claude Monet, pour l’expérience pure de la lumière.

 

S’ouvrant, telle une fracture, sur des abstractions sublimes

À une époque où l’art contemporain est souvent animé par une certaine idée de la déconstruction, Leclerc se concentre sur la décomposition de la matière lumineuse. Il faut voir certains ciels nocturnes brûlant des mille feux d’une lumière décomposée, déchirée par l’incandescence du feu ou de noirs rochers, troncs d’arbres brûlés, prétextes d’une figuration s’ouvrant, telle une fracture, sur des abstractions sublimes. Quoi de plus « naturel » que de venir peindre sous le soleil de Provence ?

« La beauté est un mystère en pleine lumière », écrit Jean d’Ormesson. Incompréhensible, échappant aux codes ou à quelques lois, connues et inconnues, faites de hasards et de lien obscurs.

Leclerc dira : « Pour capter les vibrations de la lumière, j’adopte une facture qui, observée de près, évoque l’abstraction. Ces volumes et cette matière qui semblent désarticulés, paraissant se confondre, rechargent l’oeil par les effets de lumière et, vus de loin, recomposent une nouvelle définition. Loin d’être une simple représentation de l’objet que nous regardons, la peinture doit, au contraire, le suggérer peu à peu, le faire pressentir, l’évoquer, parce que ce procédé seul peut fasciner l’imagination. »

Pour se donner plus de perspective, il compose rimes et poèmes comme autant de représentations, images mentales, susceptibles de l’inspirer et de le transporter. À partir de souvenirs et des premiers dessins, il travaille sans relâche et parfois dans de très grands formats, quitte à tout remettre en question, animé par la seule idée de soutenir son désir et sa volonté d’exigence.

Le travail de Leclerc, encore une fois, ne tient pas à quelques effets de promotion ou de publicité, mais essentiellement à la force des tableaux eux mêmes, à leur luminosité, à la richesse intrinsèque de l’oeuvre et de ses exigences.

 

« Découvrir un mystère en pleine lumière »

L’expédition

Au matin, Vincent, Raynald et moi montions sur les hauteurs du domaine où parfois Roger nous accompagnait. D’un geste ou d’un mot, Roger nous indiquait la sauge, un fourré où les sangliers s’étaient réfugiés durant la nuit, un olivier qu’il avait fait déplacer. De là haut, nous regardions les pins, la garrigue, et scrutions la mer.

Face au Castelet, nous imaginions Marseille et Notre-Dame-de-la-Garde. Raynald posait parfois une question : « Avant les Grecs, quels étaient les habitants de ce pays ? » Ou encore : « Comment nomme t on ces îles au loin ? » Pendant que nous cherchions des réponses, Roger nommait le pays.

Cela creusa en nous le goût d’aller contempler ces villes aux noms de fleurs et admirer ces calanques où se bercent les barques.

Notre guide, un ami d’Olivier, se nommait Daniel.

Par la route des crêtes, il nous mena de Cassis à La Ciotat, de la baie des Lecques à La Cadière-d’Azur, puis de Bandol la Marquée à Sanary sur Mer et ainsi jusqu’à Toulon la Royale. L’esprit fracturé par tant de beauté, l’expédition nous conduisit ailleurs, amoureux du soleil.

Puis nous remontâmes vers la montagne, de la route des Gorges jusqu’au Beausset-Vieux et, plus loin, passé le domaine, jusqu’à Pourrières. Autour de nos questions et réponses entremêlées, l’un croyait voir ce qui lui semblait un oppidum gallo-romain ou les carapaces d’un antique animal, tandis qu’un autre y percevait un monde enchâtelé par le temps, ses mille contretemps et ses guerres oubliées. Et ainsi heureux, nous allâmes jusqu’à Aix, sous l’ombre de Sainte Victoire et de l’esprit de Cézanne.

 

Conclusion

La beauté est vérité; or rien n’est plus changeant que l’ordre des choses. Le Beausset, Cassis, Aix, Toulon, tout est encore là, mais rien n’est pareil. Sur les hauteurs du domaine, Vincent, Raynald et moi y étions pour toujours. Comme Ulysse, transportés par nos désirs, portés vers mille espérances, nous sommes repartis laissant derrière nous des hommes et des femmes au travail.

Mais, dans un monde où, de New York à Paris, de Rome à Shanghai, tout paraît se ressembler au point de se confondre, où les images se téléportent et se télescopent avant même d’avoir été vues, images sans saveurs et sans odeurs, un monde où les villes de plus en plus interconnectées croissent de manière démesurée, bétonnant routes et chemins de travers, phagocytant campagnes, nature et paysages, nous ne pouvons que nous réjouir que des hommes et des femmes s’acharnent à en conserver l’éternelle beauté.